Un loup pour l’homme

Un loup pour l’homme

Prouesse majuscule: avec “Moi, ce que j’aime, c’est les monstres – Livre deuxième”, Emil Ferris crée un monde entier au stylo Bic.

Karen Reyes, 10 ans est un loup-garou détective, c’est ainsi qu’elle s’imagine, en tout cas, ainsi qu’elle se croque («Je me dessine comme je suis vraiment et pas comme les autres me voient»), elle, la «petite artiste» désaxée et assoiffée de mystères.
Nous sommes à Chicago, à la fin des années 60, et la jeune fille habite le sous-sol d’un immeuble d’Uptown, «le seul quartier [de la ville] où les écureuils sont noirs». Elle s’interroge. Être un monstre, ça veut dire quoi? L’intrigue est lancée lorsque la voisine du dessus, Anka Silverberg – «la plus jolie femme que j’aie jamais vue», s’esbaudit Karen –, survivante de l’Holocauste, est retrouvée morte, «bien bordée et couchée» dans son lit, «une balle en plein cœur». Suicide, conclut la police. À d’autres…
La gamine, qui, pour le meilleur et pour le pire, a son idée sur l’identité du meurtrier, se lance dans une enquête des plus périlleuses. La privée velue aux dents longues n’est pas seule. Elle a une mère, d’abord, moitié irlandaise, moitié indienne, dont l’œil gauche recèle une île verte «couverte de buissons et d’arbres», un lieu secret où trouver refuge; un grand frère, ensuite, le très charismatique Deeze, chéri de ces dames tatoué jusqu’au cou, son mentor artistique, qui l’emmène régulièrement au musée pour lui apprendre à «sentir» les tableaux. Le souci de Deeze? Il se tape la femme de «Kiri Jack» Gronan, le propriétaire de l’immeuble, parti en prison, ce qui est «vraiment idiot», attendu que le gaillard, «pas-gentil-gentil», le protège d’un départ au Vietnam.
Les problèmes de Karen? Elle est trop curieuse, éprise d’une fille qui s’habille parfois en druide… et sa mère est en train de mourir d’un cancer. Dans cette mégalopole grouillante et hirsute, peuplée de putes trop fardées, de flics corrompus et de malfrats pourris jusqu’à l’os, notre Marlowe en herbe va devoir s’accepter, s’initier à l’art du deuil et se frayer un chemin vers la lumière, aussi crue soit-elle.
La première partie de cet extraordinaire roman graphique a paru en 2017: plébiscite mondial. La seconde clôt une fable de plus de 800pages, entièrement réalisée au stylo. Atteinte du virus du Nil occidental – une «catastrophe absolue» qui a failli l’emporter et l’a laissée quasi paralysée –, Emil Ferris a dessiné pour continuer de vivre, en se scotchant d’abord un Bic au poignet. «Il n’y avait pas d’autre option», a-t-elle déclaré dans une récente interview. Le résultat est remarquable, aussi bien sur le plan pictural – il faut voir les tableaux reproduits, les fausses couvertures de magazines d’horreur scandant l’histoire, la composition superbement variée de chaque double page – qu’en termes narratifs – récit d’apprentissage bariolé, tour à tour drôle et tragique, fourmillant de références et d’emprunts, lançant sans cesse des ponts entre la pop culture et l’art patrimonial; chronique hors norme de la Shoah, également, et thriller au long cours, qui tient en haleine jusqu’à la dernière ligne. Œuvre littéraire à part entière, cette somme unique, qui a demandé à son autrice six ans d’un labeur héroïque, a des allures de monument baroque: chaque visite révèle de nouvelles merveilles.

Fabrice Colin

Deux livres, Monsieur Toussaint Louverture, 416 p., 34,90€ chacun. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Charles Khalifa.

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